La Mémoire Violée – 1. Une visite rassurante.

Fosty

L’UberCab roule en silence dans les rues de la capitale. Je suis seul dans l’habitacle, le véhicule est autonome. Bien que ce type d’engin soit fiable à 100%, je ne suis pas rassuré. Je fixe la route, tandis que mes pieds écrasent une pédale de frein imaginaire. Je ne m’habituerai jamais à ce qu’une machine conduise à ma place. C’est une question de génération. En 2058, plus personne ne conduit, à l’exception de quelques cinglés qui se prennent pour Mad Max. Ces nostalgiques du vrombissement disputent des courses clandestines dans des engins thermiques d’un autre temps, qui rejettent plusieurs centaines de grammes de CO2 au kilomètre. Je soupire, soulagé, lorsque la Tesla s’immobilise sur l’esplanade de l’hôpital Érasme.
Je n’ai même pas à sortir les mains des poches pour entrer dans le bâtiment. Je traverse la porte magnétique, comme par enchantement. C’est ça le progrès, je me dis, en me rappelant les anciennes portes tournantes qui bloquaient constamment. Je lève les yeux vers l’impressionnant dôme de verre, seule source de lumière. Une hôtesse virtuelle m’aborde :
— Que puis-je faire pour vous ? demande la jeune femme, ou plutôt l’hologramme, comme l’atteste sa peau légèrement bleutée.
— Je suis le commissaire Fosty, je dis en exhibant ma plaque. Je souhaite rencontrer le médecin de Lucas Gay, un de mes policiers qui est traité ici en raison d’une tentative de suicide.
— Tout à fait. Son médecin est le docteur Radu Popescu. Prenez place dans ce RollSeat. Ma collègue va vous accompagner. Je vous souhaite une bonne journée.
Je prends place dans le confortable fauteuil à propulsion électrique. Bien que l’engin, autonome, soit capable de m’amener à destination, une accompagnatrice holographique se matérialise à mes côtés. Cette présence “humaine” est censée rassurer les visiteurs. Des effluves jasminées me flattent les narines lorsqu’elle se penche vers moi pour engager la conversation. Ces hologrammes sont d’un réalisme !
— Vous venez voir Lucas Gay. Vous êtes un membre de sa famille ? elle me demande.
— Non, je suis juste son supérieur hiérarchique.
— C’est très aimable de vous déplacer. Vous auriez pu faire ça depuis votre ComBox.
— Je me sens un peu responsable de ce qui lui est arrivé. C’est la moindre des choses de venir en personne.
— Voici l’aile du centre de traitement des suicidés. Une unité de pointe créée en 2051. Le département affiche un taux de réussite de 99,98%. Seuls quelques cas désespérés récidivent. Soyez rassuré, monsieur Gay est entre de bonnes mains.
— Merci, il le mérite. C’était un élément très dévoué.
— Voici le bureau du docteur. Veuillez patienter, il sera à vous dans trois minutes. Je vous souhaite une excellente journée.
Par curiosité, je chronomètre le temps nécessaire au médecin pour me rejoindre. 178 secondes plus tard, l’homme en blouse blanche me tend la main. Cette putain d’IA a prédit l’arrivée du toubib à deux secondes près. Le médecin est un homme de taille moyenne, très mince. Son haut front dégarni trahit des capacités intellectuelles supérieures à la moyenne. Ses petits yeux plissés protégés par les verres épais de lunettes à montures dorées me dévisagent, ce qui me met mal à l’aise. Il esquisse une grimace qui doit être un sourire :
— Ravi de vous rencontrer, commissaire.
— Tout le plaisir est pour moi, docteur.
— Veuillez me suivre.
On parcourt un couloir décoré d’une fresque StreetArt évoquant un paysage bucolique. Loin d’être réalistes, les couleurs sont exagérément gaies, limite flashy.
— Tout a été conçu en vue d’améliorer le moral de nos patients, commente le médecin.
— Je vois ça. Je vais commander la même pour mon commissariat, j’ironise. Je suis las de nos murs blancs.
— Le cerveau humain est sensible aux stimuli extérieurs. La vision est certainement la modalité sensorielle dominante chez l’homme.
— Je vois.
Popescu pousse une porte, se mettant de biais pour m’inviter à entrer. J’ai beau en avoir vu d’autres, je ressens une vive émotion. Mon pupille est allongé sur un lit médicalisé. Ou plutôt, il fait corps avec lui, comme s’il dormait entre les tentacules d’un poulpe. Des tuyaux de dimensions et de couleurs variées entrent en divers endroits de son corps. Plus impressionnant, le sommet de son crâne rasé est niché dans une machine évoquant l‘unité centrale d’un ordinateur. Son corps est d’une maigreur et d’une pâleur rappelant celui des victimes de camps de concentration, dont j’ai vu des photos à l’occasion du centenaire de la seconde guerre mondiale. J’avale ma salive, pensant au Lucas d’avant. Un ange à la longue chevelure blonde.
— Ne vous inquiétez pas, commissaire. C’est très impressionnant, mais il ne souffre pas, et son état n’est pas du tout préoccupant.
— Pour un homme qui revient de l’enfer, je le trouve plutôt pâle.
— C’est bien de garder votre humour dans ces circonstances.
— Docteur, cet homme s’est sacrifié pour la survie de notre démocratie. Il mérite le meilleur traitement.
— Contrairement aux apparences, nous nous en occupons de la meilleure des façons possibles. Soyons clairs, commissaire. Le traumatisme qu’il a subi au cours de ses différentes missions est tel que le seul moyen pour qu’il retrouve le goût de vivre est d’éliminer une part de son vécu de sa mémoire. Nous allons reprogrammer son cortex, de manière à éluder les souvenirs les plus pénibles. Je compte sur vous pour m’aider dans cette tâche.
— Comment ? je demande en caressant ma barbe.
Des bips stridents retentissent d’appareils surplombant le lit. Le médecin s’approche du patient pour consulter les paramètres sur l’écran. Il procède nerveusement à plusieurs réglages. La sonnerie s’arrête. Rassuré, il revient vers moi :
— La première phase est terminée. Toutes les données enregistrées au cours des dix-sept années de vie de Lucas Gay sont à présent stockées dans notre base de données. Ce que je vous demande, c’est de vous y connecter pour détecter les souvenirs indésirables. Vous connaissez l’homme et son vécu mieux que moi. Vous devez avoir une idée précise de ce qui lui pose problème.
— Oh oui ! j’acquiesce en lançant un coup d’œil ému vers la silhouette allongée dans la pénombre. — Je peux le toucher ?
— Bien sûr.
Je m’avance lentement jusqu’au corps étendu. Je pose délicatement la main sur celle de Lucas. Ce contact me fait frissonner. Je reste un long moment immobile puis, me reprenant, je caresse le bras inerte de celui qui fut mon meilleur élément. Effaçant du doigt une larme naissante, je me tourne vers le médecin :
— Vous avez parlé d’éliminer des souvenirs. Serait-il possible d’en créer de nouveaux ?
— Absolument. Si vous avez un budget pour ça. Il faudra filmer, en vue subjective, les épisodes de vie que vous souhaitez rajouter. Je peux vous donner les coordonnées d’une entreprise spécialisée. Mais il y a aussi l’aspect légal.
— Je vous fournirai l’autorisation délivrée par un juge.
— Dans ce cas. À quoi pensiez-vous ?
— Je dois encore y réfléchir, mais par exemple, il n’a pas connu sa mère. Je pense que ça lui pose de gros problèmes psychologiques. Si on pouvait lui créer quelques souvenirs d’une mère aimante...
— Mais absolument. Vous avez parfaitement raison. Ce genre de souvenir contribuera à stabiliser sa personnalité.
— Et bien, j’ai hâte de m’attaquer à cette tâche. Expliquez-moi comment me connecter à cette putain de base de données...